Abdoulaye KABORE (Docteur en sciences de gestion) : la question du don du sang chez les populations afro-caribéennes
"Les campagnes de l’Établissement Français du Sang gagneraient à être culturellement adaptées afin de toucher plus efficacement les afro-caribéens pour capter leur attention et les convaincre de venir donner leur sang."
Le mardi 25 novembre 2025 fut une date importante pour Abdoulaye KABORE : ce fut la soutenance de sa thèse de doctorat, intitulée : « Améliorer la communication sur le don de sang en prenant en compte la place de l’identité ethnique dans les comportements de santé prosociaux », réalisée au sein de l’Institut de Recherche en Gestion (IRG). A travers ses travaux de recherche, Abdoulaye a exploré les freins et motivations des populations afro-caribéennes à donner leur sang. Retour sur son parcours sous le signe de la recherche.
Bonjour Abdoulaye. Pourriez-vous présenter votre parcours scolaire et professionnel s’il vous plaît ?
J’ai obtenu un Baccalauréat en Techniques quantitatives de gestion, avec une grosse partie de comptabilité, au Burkina Faso. Cela m’a amené à continuer en Licence de Sciences Économiques et de Gestion à l’Université Thomas Sankara et en troisième année, je me suis spécialisé en Sciences de Gestion.
Lors de cette troisième année, j’ai fait un stage de deux mois à la CARFO (Caisse Autonome de Retraite des Fonctionnaires) du Burkina Faso, dans le service de contrôle de gestion. Une fois la Licence terminée, j’ai enchaîné avec un second stage dans un cabinet d’expertise-comptable durant 6 mois. Cela m’a permis d’aller sur le terrain pour voir comment se passaient les audits, la mise en place des accompagnements comptables, etc.
Puis, j’ai poursuivi par un Master de Recherche en Gestion, toujours à l’Université Thomas Sankara. En effet, je savais déjà que je voulais faire un Doctorat, un Master recherche aurait donc été plus cohérent. En voyant les enseignants de l’Université donner cours, cela m’a encore plus conforté dans mon idée.
Ce Master 1 était intéressant car on avait des enseignants du Burkina Faso, du Sénégal et même du Canada. En parallèle de ma deuxième année de Master, j’ai postulé au Master 2 Conseil, Études et Recherche de l’IAE Paris-Est. Ma candidature a donc été acceptée et j’ai, par la même occasion, bénéficié de la Bourse Eiffel.
Je suis donc arrivé à l’IAE Paris-Est en 2020 pour réaliser mon second Master 2. Les cours dispensés étaient en cohérence avec ce que j’ai étudié au Burkina Faso, ce qui m’a plu. J’ai, durant cette année, découvert le marketing social et notamment le sujet du don qui fut mis en avant par les professeurs Amina BECHEUR et Sophie RIEUNIER.
J’ai effectué mon stage de fin de Master au sein de l’Institut de Recherche en Gestion (IRG), en collaboration avec l’Établissement Français du Sang (EFS), sur le projet « Beblood ». Ce-dernier aborde le sujet de la participation des Afro-caribéens au don du sang. Cela m’a interrogé : pourquoi cette préoccupation ? Quel lien avec le marketing ? En échangeant avec les parties prenantes, j’ai pu voir l’intérêt et les enjeux sociétaux et sanitaires associés. En faisant ce stage, je me suis aussi rendu compte que mon profil, en tant que Burkinabè, permettait de mieux mener les entretiens puisque les personnes face à moi étaient Afro-caribéennes.
Après mon stage et ma soutenance de Master 2, j’ai décidé de postuler aux concours des Universités pour les Doctorats, avec une préférence pour l’Université Gustave Eiffel car je pouvais continuer sur le sujet du don du sang – concours que j’ai obtenu !
"J’ai choisi de faire un focus sur la population afro-caribéenne, qui a souvent des phénotypes sanguins rares sur plusieurs générations."
Pourriez-vous nous détailler votre thèse ?
J’ai débuté ma thèse « Améliorer la communication sur le don de sang en prenant en compte la place de l’identité ethnique dans les comportements de santé prosociaux » en octobre 2021 et l’ai soutenue en novembre 2025.
J’ai choisi de faire un focus sur la population afro-caribéenne, qui a souvent des phénotypes sanguins rares sur plusieurs générations. Cela est dû au fait qu’en Afrique, il y a une diversité de groupes sanguins plus large, avec des phénotypes particuliers plus présents chez les personnes originaires d’Afrique et des Caraïbes. En plus, la drépanocytose qui est la première maladie génétique en France et dans le monde touche davantage les personnes afro-caribéennes. Pourtant, pour venir en aide aux personnes touchées par cette maladie, il faut leur faire des transfusions sanguines régulières avec du sang proche de leur population d’origine, au vu de leur phénotype.
J’ai décidé de faire ma thèse en deux phases, avec une première phase qualitative pour comprendre en profondeur pourquoi certains Afro-caribéens donnent de leur sang (donneurs), d’autres non (non-donneurs) et pourquoi certains ont arrêté de donner (abandonnistes). Les premiers indiquent qu’ils ont conscience de la problématique de la drépanocytose et savent parfois que seuls eux peuvent aider leurs pairs (sentiment d’appartenance). Les deuxièmes déclarent ne pas faire de don du sang par peur des aiguilles, du sang, pour des raisons socio-économiques (d’autres préoccupations « plus urgentes ») et enfin, par manque de sollicitations. Enfin, les abandonnistes ont arrêté de donner de leur sang majoritairement à cause d’une mauvaise expérience passée : mal piqués, personnel désagréable…
Puis, pour la phase quantitative, J’ai alors décidé de faire deux expérimentations pour voir à quel point le ciblage était ou non efficace auprès de la population afro-caribéenne vs. la population caucasienne. L’intérêt de ces expérimentations réside dans le fait que, dans de nombreux pays occidentaux, les organismes de collecte s’interrogent sur l’efficacité des stratégies mises en place pour attirer les minorités ethniques vers le don de sang.
Pour la première expérimentation, j’ai manipulé le type de personnage représenté dans les messages d’appels au don du sang : personnage afro-caribéen vs. personnage européen vs. sans personnage. Les résultats indiquent que les Afro-caribéens s’identifiaient d’abord à la campagne où un Afro-caribéen apparaît, puis à celle où il n’y a aucun personnage et, enfin, à celle où un personnage européen apparaît. Cependant, en termes d’intention de don, cela ne changeait rien. Chez les Européens, il n’y avait aucune différence sur le type de personnages. On en conclut donc que le type de personnage représenté dans les campagnes d’incitation à donner de son sang est important pour attirer l’attention de la population afro-caribéenne.
Deuxième expérimentation : l’effet du personnage couplé à la force des arguments. Lorsque la campagne met en avant un personnage afro-caribéen avec des arguments orientés sur cette population, les Afro-caribéens se sentent davantage attirés par la campagne et ont encore plus l’intention de donner de leur sang mais aussi d’en parler autour d’eux. A l’inverse, chez les Européens, l’identification à la campagne baisse sans cependant changer l’intention de don.
Ainsi, ce travail montre que les campagnes sur le don du sang doivent évoluer vers un marketing social plus inclusif. Les campagnes de l’EFS gagneraient à être culturellement adaptées afin de toucher plus efficacement les Afro-caribéens pour capter leur attention et les convaincre de venir donner leur sang.
"La réalisation de la thèse m’a aussi permis de questionner mon rapport au savoir. Les connaissances ne sont jamais figées, on s’inscrit dans une continuité de conversations avec les pairs, on se remet en cause."
Quel serait votre souvenir le plus marquant de votre thèse ?
Mon souvenir le plus marquant est lorsque notre article (co-écrit avec ma Directrice de thèse) « Le don du sang des Afro-caribéens vivant en France : quels enjeux pour la communication marketing ? », en lien avec mon sujet de thèse, a été accepté au sien de la revue « Décisions marketing », une revue française classée rang 3 FNEGE. C’était un moment de joie partagé avec ma Directrice de thèse, Sophie RIEUNIER, qui m’a permis d’apprendre énormément.
Avec le recul, que vous a apporté votre thèse ?
La thèse m’a permis de questionner l’intérêt de la recherche au sein des organisations : comment mobiliser plusieurs aspects de la recherche pour apporter un continuum intéressant dans la prise de décision de certaines organisations ? La recherche contribue beaucoup à faire bouger les lignes dans les organisations. Dans le cadre de ma thèse, les résultats obtenus permettent de formuler des recommandations à destination des organismes de collectes du sang pour améliorer le recrutement de donneurs, aux associations communautaires désireuses de renforcer la participation de leurs membres, ainsi qu’aux pouvoirs publics dans une perspective d’offrir un cadre favorable au recrutement des minorités ethniques.
La réalisation de la thèse m’a aussi permis de questionner mon rapport au savoir. Les connaissances ne sont jamais figées, on s’inscrit dans une continuité de conversations avec les pairs, on se remet en cause. En résumé, on apprend chaque jour à faire le métier de chercheur !
Auriez-vous des conseils à donner aux personnes qui souhaiteraient s’orienter vers le domaine de la recherche ?
Oui deux conseils :
- Avoir une motivation débordante, car la recherche est à la fois exigeante et passionnante ;
- Rester humble dans son rapport au savoir, car le travail scientifique se nourrit des critiques et des contributions d’autres chercheurs.
Pour finir, quelles sont les prochaines étapes ?
J’aimerais poursuivre dans le métier d’Enseignant-chercheur. En parallèle de ma thèse, j’ai enseigné en Licence, ce qui m’a permis d’acquérir une solide expérience pédagogique. Je souhaite également approfondir ma pratique de la recherche, notamment en collaborant avec des organisations afin de les accompagner dans leurs prises de décision.
Je postule actuellement pour la qualification aux fonctions de Maître de conférences et espère intégrer un bon établissement suite aux auditions !
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